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 Dreamer

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Adrien
Ecrivain



MessageSujet: Dreamer   Ven 28 Oct - 22:49

Au lycée Avida Dollars, comme dans tous les autres lycées du pays, la rentrée de septembre avait finalement été bien digérée par les cerveaux belliqueux des adolescents préadultères. Le premier quadrimestre s'achevait, les vacances de Nivôse approchaient, et pourtant, l'atmosphère qui régnait durant le cours de rhétorique en classe de phase terminale se révélait extraordinairement studieuse. Les élèves n'avaient pour seul but que d'être coiffés de leur couronne de laurier en fin d'année et avaient déjà oublié les enfants qu'ils étaient six mois auparavant, qui moururent probablement dès la fin de l'été, écrasés par les autocars de la responsabilité naissante.
Au tableau, dos aux élèves et debout sur une chaise, tout de noir vêtu et portant sur le front une grosse paire de lunettes de soleil, le rhéteur de professeur professait en prophète quelques grandes paroles de Platon au sujet des mites cavernicoles. Les élèves buvaient ses paroles et blanchissaient de phrases absconses, bigrement alambiquées, mais bougrement vraies, leurs feuilles noires à l'encre blanche.
Alors que tous ses camarades se contorsionnaient selon le confort typiquement adolescent et se concentraient sur des cours hermétiques, Chet, lui, regardait par la fenêtre les employés de la ville rouler en tapis l'épaisseur de neige qui dès le matin avait recouvert la route devant le lycée, puis charger les rouleaux de neige dans un grand camion benne, évitant ainsi aux voitures de chausser et déchausser pour parcourir la seule rue enneigée de toute la ville.
Tout cela néanmoins ne l'intéressait pas beaucoup plus que Platon en réalité, il avait une toute autre idée en tête, une seule et toujours la même, cette idée avait un nom, un nom de fille, elle s'appelait Flore. Flore était dans sa classe, installée au premier rang, et Chet depuis quelques temps ne pensait qu'à elle. C'était son idée fixe.
Cette idée lui était venue alors qu'il se trouvait assis auprès d'elle lors de la dernière véritable fin d'après midi ensoleillée. Le vent tiède apportait avec lui les couleurs des vendanges dans un filet de miel qui coulait lumineux, doux et sucré d'un ciel clair parsemé de quelques nuages moutonneux au lainage épais rose oranger. Les murs du lycée flambaient au couchant. Elle était là, immobile, les yeux délicatement fermés, apaisés. Sa peau se délectait de ce nectar solaire et doucement son teint pâle prenait la couleur des blés dorés par la chute du soleil dans leurs épis. La tête légèrement renversée dans un mince sourire de plénitude, elle offrait aux rayons caressants son coeur et son corps. Chet la regardait, elle était magnifique et ses cheveux d'or sombre embaumaient l'air d'un épais parfum de cannelle. A ce moment là, le monde n'existait plus, la vie se passait ailleurs, il n'y avait rien d'autre sur terre que Flore, lui et le soleil des vendanges, et ce baiser brûlant qu'il désirait plus que tout mais qu'il n'osa pas lui donner. Pourquoi le lui aurait il donné ? Il ne la connaissait que très peu et ignorait l'amour. Il n'avait pas choisi de tomber amoureux d'elle. Elle n'avait pas décidé de lui plaire. Chet était un type banal. Il avait sous des cheveux anticonformistes une tête plus ou moins ronde où se baladaient deux yeux ennuyés, un nez bouché et un sourire qui n'apparaissait pas souvent, deux bras qui l'encombraient terminés par deux instruments qu'il savait à peine utiliser tant ils étaient complexes de simplicité. Son buste se déplaçait sur deux jambes guidées par des pieds qui avaient du mal à se mettre d'accord. Il n'était pas beau ni moche, pas à la mode ni complètement has been, on ne l'entendait pas, ne le voyait pas, il n'était rien pour les autres. Il ne savait pas pourquoi ni pour qui il était là et ne le saurait sans doute jamais. Il composait avec ardeur des poèmes pour ses belles et subissait chaque instant les caprices de son coeur.
Le fait d'être si peu le maître de lui même et de ses émotions le plongea dans de vives réflexion qui le glacèrent d'effroi. Que ferait il si par mégarde et malgré lui, comme cela semblait se passer avec Flore, il se mettait à aimer et désirer autant la fille la plus ignoble et exécrable qu'on puisse imaginer. Heureusement, et pour le rassurer, ce n'était pas encore le cas, et loin de là. Pour l'instant et pour la toute première fois de sa vie il aimait Flore plus que tout, et Flore était belle et douce et fraîche comme une matinée de Printemps.
Mais cette sensation nouvelle et contradictoire qu'il ne pouvait nommer, qui assiégeait son système cardiaque depuis peu, qui le rendait triste de joie et fou de chagrin, ne devait pas durer et il était urgent pour sa santé mentale de retrouver un peu d'ordre dans ce désordre émotionnel. Il ne pouvait pas continuer ses rêveries mélancoliques d'amant frustré totalement désespéré par cet amour non partagé. Il prit la ferme résolution d'aller retrouver Flore à la fin du cour pour lui parler. A défaut de lui parler il irait juste la voir.
Dehors un petit réchauffement venant du centre ville où c'était l'heure de pointe fit fondre la neige qui tombait alors, la transformant en pluie épaisse et froide. La sonnerie retentit annonçant la fin du cour de Rhétorique au grand désespoir de Chet qui allait devoir faire face à son destin.
Immédiatement le professeur sauta de sa chaise dans une pirouette spectaculaire et retomba, triomphant, au milieu de ses élèves qui s'empressaient de quitter la salle, se ruant tous simultanément vers la porte trop petite. Ils ressortaient dans le couloir en une espèce de pâte cubique comme expulsée de son pressoir, à l'image des churros sortant de leur tube étoilé.
Chet se précipita vers Flore avec grande détermination mais sans la moindre assurance. Il se planta devant elle, raide et silencieux la regardant fixement avec un air grave et passionné. Elle rit et porta avec élégance sa main devant sa bouche. Un long silence se prolongea et donna à Angel, l'homme de ménage, le temps d'effacer l'intégralité du tableau sans trouer la toile. Après avoir empourpré son visage sans artifices du fait de n'avoir pas pu prononcer un mot, ni une seule image, Chet se retourna brusquement, dans un soulèvement d'air qui fit légèrement flotter la robe en mousseline de Flore et répandit dans la classe son parfum de cannelle, puis il sortit de la salle en courant, monta l'escalier vers l'étage inférieur et quitta l'établissement.

Dans la longue rue déneigée qui le conduisait gentiment chez lui, il eut l'occasion de se repasser sans faux plis cette défaite cuisante qui le laissait amère. Il était fiévreux et mélancolique, et dut se déchausser et rentrer à pieds car ses souliers troués prenaient l'eau et il avait le moral dans les chaussettes.
Dans son petit appartement bruxellois régnait un silence absolu. Ses parents n'étaient toujours pas rentrés du travail. Leur emploi les occupait énormément et cela faisait plusieurs années que Chet ne les avait pas revus. Il aurait même oublié leur visage si les quelques photos d'eux posées sur la cheminée ne s'imposaient pas à lui de temps en temps. Chet était donc livré à lui même mais c'était un garçon sérieux et sa mère avait fait le plein du frigo avant de s'absenter. Il n'avait qu'une seule chose à faire, s'occuper de Billie, le chat femelle au lourd pelage bleu pétrole et aux yeux pépites d'or. Ce chat était son unique compagnie, mais c'était un chat très compréhensif et patient à qui Chet aimait confier ses problèmes. Quand Chet pénétra dans la cuisine, Billie était assis à côté d'un bol vide et chantait Gloomy Sunday. Après avoir entendu la fin du morceau, car s'était un air qu'il affectionnait particulièrement, Chet versa quelques croquettes dans le bol, le chat sourit, et Chet se rendit au salon, perdant toute envie dans l'immobilité de l'appartement trop calme. Il glissait lentement et mollement dans l'air lourd d'ennui plus qu'il ne marchait. L'évènement du cour de Rhétorique l'avait complètement blasé et désormais il prenait tout avec un air extrêmement détaché. Il ne remarqua pas la tête d'un clou qui se faisait plus grand que les autres sur le parquet du salon, si bien que le gros orteil de son pied droit, orteil détecteur d'obstacles, épousa allègrement la tête du clou et se fendit en deux dans le sens de la longuer. Le clou le découpa comme du beurre. Chet ne se serait aperçu de rien s'il n'avait pas eu la sensation d'être cloué au plancher car il ne sentit pas la moindre douleur. Il saignait abondamment et une épaisse coulée de sang noir comme de l'encre s'étalait peu à peu sur le parquet et pénétra dans les rainures tirant de longs traits fins tous réguliers et parallèles. Il retira son pied du clou, et constata qu'il ne sentait plus du pied droit Il ne pouvait même plus le bouger. Son pied droit ne répondait plus, il l'abandonnait, il se paralysait.
Chet ne s'inquiéta pas tant que ça, pour lui ses problèmes étaient ailleurs, en effet Flore le préoccupait et il se faisait plus de sang d'encre à l'idée d'oser l'accoster que pour son pied qui avait toujours été très capricieux à sentir tantôt très fort, tantôt rien du tout. Il enroula habilement une bandage autour de l'orteil pour stopper l'afflux de sang, bien qu'il commençait à trouver la tâche au sol assez esthétique. Billie ,sans y prêter attention, marcha dans la flaque encore toute fraîche et ses pas dessinèrent sur le plancher des serpentins de petites empreintes noires, qui évoluaient, fluctuaient à gauche et à droite, en dessus et en dessous des rainures. Le plancher prit l'allure d'une partition gigantesque. Billie la considéra avec gravité et tenta de la lire, il s'agissait de All of me alors il se mit à chanter.
Chet écouta le morceau jusqu'au bout, puis, comme il ne se faisait pas très tard, partit se coucher, la journée avait été assez longue.

Il dormit d'un bout à l'autre de la nuit plus quelques minutes sans interruption, mais cette nuit lui parut aussi longue et triste que la journée qui avait précédée et dans les rêves qu'il ne fit pas car il lui semblait qu'il ne rêvait jamais il ne lui tardait qu'une seule chose, se réveiller.
Comme tous les matins, Billie réveilla Chet à 8h précise en tirant un gros coup de Canon de Pachelbel. Chet s'étira dans un craquement macabre, bailla, s'assit au bord du lit en faisant claper sa menteuse et en ouvrant peu à peu ses yeux pochés. Il se leva mais aussitôt dans un grand fracas tomba lourdement sur sa droite, sa jambe était ce matin totalement paralysée, du pied jusqu'à la hanche, et elle ne tenait plus Chet. Le mal s'était propagé au lieu de se résorber comme à l'accoutumée et la plaie à l'orteil plutôt que de s'être refermée suppurait, mais il ne sentait toujours rien. Il commença à s'inquiéter avec plus d'enthousiasme que la veille. Il réussit à oublier Flore juste assez longtemps pour penser à appeler un docteur par sémaphore.
Le docteur, qui s'ennuyait ferme dans ses cabinets car ses patients étaient tous morts, ne se fit pas attendre. Après moins de 3 minutes le Docteur Charles Waterman frappa à la sonnette de Chet. Waterman cachait son visage derrière une petite paire de lunettes rondes et une barbe épaisse, argentée comme ses cheveux qui tombaient très régulièrement sur ses yeux et qu'il chassait par de brèves mais intenses convulsions.
Bonjour Chet ! Cria Waterman, ça va ?
Non. Affirma Chet. Je me paralyse, enfin je crois.
Alors tant mieux, se réjouit Waterman, j'ai bien fait de venir, dites moi tout.
Chet lui raconta toute l'histoire en commençant par la fin et terminant par le début pour une meilleure compréhension et Waterman acquiesçait.
Je sais ce que vous avez mon cher, assura Waterman confiant, vous vous paralysez peu à peu. Bientôt vous n'allez plus pouvoir bouger ni même parler. Un voile tombera sur vos yeux et vous ne verrez plus non plus. Mais ne vous inquiétez pas, ça ne viendra pas avant...5 ou 6 mois. Enfin, pour moi mais vous savez je ne suis que docteur.
Chet était horrifié de la légèreté du ton que Waterman prenait pour faire part de son diagnostic.
- Mais, il n'existe rien qui puisse me guérir ou du moins ralentir l'évolution ? Et d'ailleurs d'où ça vient ?
- Ha ! Ça je n'en sais rien mon petit et si je le savais vous payeriez le double alors estimez vous heureux. Je dis juste que je constate chez vous une paralysie totale de la jambe droite, qui demain sera une paralysie totale de la jambe droite et partielle de la jambe gauche, et après demain une paralysie totale des deux jambes...Enfin bon que ça évolue quoi. Il est inutile de pousser les analyses, c'est inutile, j'ai un diplôme alors mon simple avis vaut bien une IRM. Quant aux remèdes, essayez les pastilles à la menthe; elles sont inefficaces contre la calvitie, peut être auriez vous une chance qu'elles retardent l'évolution de votre maladie. Sinon, profitez de la vie, vous êtes jeunes et il est déjà bien plus tard que vous ne le pensez, ma montre affiche 20h30 et chez vous 8h 30, il y a un truc qui cloche. Allez profitez en, vous n'irez pas bien loin. Au moins, vous ne vous lèverez plus du pied gauche bientôt puisque vous ne vous lèverez plus du tout. Ah Ah !
Waterman rit de sa blague de fort bon goût à gorge déployée, communiqua ses honoraires et reprit.
-Bien mon cher Chet, je dois vous laisser car je n'ai rien d'autre à faire. Je pourrais rester avec vous plus longtemps mais je n'en ai pas l'intention.
Il empocha la monnaie habilement et sortit en se répétant dans sa barbe sa blague de fort bon goût.
- Charles, attends ! Cria Chet.
Mais Charles Waterman n'attendit pas, il n'attendait jamais, et disparut dans l'escalier en cage.
Bien, pensa Chet, je dois profiter des 6 mois qu'il me reste. Je ne vais pas retourner à Avida Dollars, ça ne sert à rien, je vais rester ici et me goinfrer comme j'ai toujours rêvé de le faire et jouer en ligne du matin au soir. Ça va être les 6 mois les plus géniaux de ma vie.
A cet instant, Billie vint se frotter à ses jambes, il portait à l'oreille une fleur de Clavel. Une fleur...
Il réalisa soudain qu'en agissant de la sorte il n'aurait pas l'occasion de voir Flore pour lui dire qu'il l'aime plus que tout juste avant de disparaître à tout jamais. Il devint triste et se mit à pleurer. Son bonheur ne valait rien sans elle. Alors que Billie lapait au sol la flaque salée que les larmes alimentaient, quelqu'un frappa au balcon. C'était l'oncle Claudius qui lui rendait visite.
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MessageSujet: Re: Dreamer   Sam 29 Oct - 23:54

Je trouve le texte très bon. Le style est très agréable. L'écriture est fluide, et l'histoire servie par un humour sophistiqué. J'ai savouré le passage du médecin, dans lequel l'influence de Boris Vian est certaine.

Il y a peut être quelques phrases qui pourraient être allégées, mais ça n'a pas arrêté ma lecture.

J'espère qu'il y a une suite.

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MessageSujet: Re: Dreamer   Mer 2 Nov - 15:44

Je lirai et commenterai, dès que possible.

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MessageSujet: Re: Dreamer   Sam 21 Jan - 20:28

J'imagine que Adrien n'est plus là. Mais je viens de lire ce texte et je suis aussi fan que Shadow. J'ai aussi pensé à Boris Vian. Bon, la fin est un peu déconcertante par-contre... (c'est surtout qu'il n'y en a pas).

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