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 Frères de sang

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Bakselball

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MessageSujet: Frères de sang   Lun 2 Juil - 16:34

Un amas de pierres, autrefois bâtisses, des lignes de haute tension renversées, des cadavres de véhicules en tout genre brûlés, éventrés, une armée de spectres à chaque coin de rue, de ruelle, d'impasse, ou de ce qu'il en reste, les quelques arbres qui vivaient ici et qui enchantaient les habitants par le bruissement de leurs feuilles dans l'air frais du matin, à terre, calcinés. C'est en contemplant ce qui se trouvait être, avant, notre quartier, nos maisons, notre école, que nous nous réveillons aujourd'hui, comme chaque matin, dans l'angoisse d'entendre à nouveau les tirs d'obus et les rafales de mitraillettes qui déchirent encore le pays.
Un paysage de mort. Plus un brin d'herbe. Quelquefois, un chat, un rat, une fourmi téméraire. Plus personne ne vit ici. Trop dangereux. Et pourtant, c'est dans ces ruines, au sud de ''la ville'', chez nous, que nous sommes restés. Quand je dis ''nous'', je parle de notre groupe, le Clan. Six adolescents. Trois garçons, autant de filles. Tous victimes de la guerre. Tous condamnés à l'errance.
Lui, qui est assis devant la tente des garçons, vulgaire entremêlement de cordes, de bouts de bois et de tissus, c'est Kamar, l'aîné de nous tous. Il a 19 ans. Son père était dans l'armée du pays lorsqu'il en avait 15, mais il est tombé lors d'un règlement de comptes entre gangs. Sa mère est morte dans les bombardements. Il est grand, costaud, dans la ''norme'', comme on dit par chez nous. On se connait depuis la cinquième (il a redoublé deux fois), depuis qu'il m'a défendu contre un groupe de jeunes adolescents se prenant pour des caïds qui voulaient mon sandwich.
Nour, c'est sa sœur. Douze ans, frêle et aussi fragile qu'un vase en cristal, les yeux marrons, le regard vif, les cheveux noirs comme une nuit sans lune et le pied sûr, elle l'a aidé à surmonter la mort de ses parents. En ce moment, elle doit être en train de faire sa toilette avec les deux autres filles, Aya et Fatima, dans le ruisseau qui coule à deux kilomètres de notre campement.
Aya a 14 ans. Elle a rejoint le Clan il y a six jours. On l'a trouvée à moitié ensevelie sous les décombres. Par hasard. En cherchant des bricoles qui auraient pu améliorer notre mode de vie (câbles électriques, conserves, etc.). Malheureusement, une poutrelle métallique lui a écrasé le bras gauche et, depuis, elle ne peut plus le bouger. Paralysé à vie. Membre de son corps qui ne lui servira plus jamais à rien. Comme chacun de nous, ses parents sont morts, mais on ne sait pas comment. Elle est encore méfiante vis-à-vis de tout le monde, et c'est compréhensif. Elle ne nous connaît pas. Néanmoins, elle est très jolie dans ses vêtements de garçon, ses longs cheveux noirs tombant en cascade sur ses épaules chétives, tels les chutes du Niagara. Et son regard. Ce regard pénétrant, poignant, transperçant, accrochant tout ce qui bouge et sondant les alentours en permanence. Étonnamment, elle a la même corpulence que Nour.
Fatima est la dernière fille du Clan. Elle a 18 ans. C'est l'aînée des trois. Elle est aussi la petite amie de Kamar. Surdouée à l'école, elle a appris très tôt les gestes de premiers secours, au contraire de nous tous. C'est elle qui a sauvé Aya lorsqu'on l'a découverte, baignant dans une mare de sang. Pas seulement le sien. Bien qu'elle soit jeune, elle paraît déjà usée par la vie. Ses traits sont tirés. Son sourire est comme forcé. Elle ne nous parle pas beaucoup. Elle se réserve pour Kamar. C'est elle qui s'occupe de préparer ce que nous trouvons comme nourriture de façon à ce que ce soit mangeable et de jouer avec Murhaf, son petit frère de six courtes années. Leurs parents sont morts dans la rue, lors d'une manifestation qui a mal tournée, deux jours avant le bombardement.
Le petit Murhaf ne se rend pas compte de la période que nous traversons. Il est obnubilé par une seule idée : jouer. Certes, de temps en temps, il questionne sa sœur au sujet de leurs parents. Où sont-ils ? Pourquoi ne sont-ils pas avec eux ? Quand vont-ils revenir ? Qui sont ces autres étrangers qui l'entourent ? Et elle lui répond. Ils sont partis pour un très long voyage dont personne ne revient. On s'amuse souvent à le voir courir parmi les débris, ses bouclettes brunes voletant autour de son visage souriant. Il pratique la chasse aux lézards.
Moi, je me nomme Moussa. Sans nom de famille. Mes parents sont encore en vie. Mais ils m'ont abandonné dans ces ruines lors du bombardement qui a anéanti notre quartier. Coincé à l'intérieur de l'appartement par les flammes provenant des projectiles incendiaires qui tombaient par centaines. J'ai sauté par la fenêtre. Mort écrasé et avec une chance de m'en tirer vivant, ou calciné. Mon choix fut rapidement pris. Une chute de trois étages qui m'a paru interminable, mais qui m'a sauvé la vie. Je m'en suis sorti avec une jambe cassée.
Des cheveux noirs et courts, des yeux verts, une cicatrice sur le front, au-dessus de l'œil droit, trophée d'un règlement de compte avec une bande rivale, des cernes ni énormes, ni invisibles que je porte depuis ma naissance. Pas trop grand. Maigre. Mais costaud. 15 ans.
C'est moi qui ai eu l'idée de former le Clan, avec Kamar, lorsqu'on s'est tous réuni, après l'orage de cette fameuse nuit, lorsqu'on est sorti de la cave et qu'on a vu cette partie de la capitale rasée. Notre quartier détruit. Par la folie des hommes. Pour l'instant, on s'organise, tous ensemble, soudés dans ce tourbillon de tourments, dans la tempête. Pour le moment, on survit.
Ici, c'est ce qu'on appelle le Campement. Deux tentes. Celle des filles, et celle des garçons. Elles sont assez grandes pour tous nous abriter. Un vieux poste de télévision rafistolé avec des câbles dans tous les sens, tels des asticots, qui débite en permanence des informations sur notre pays et le reste du monde (Kamar est un génie en électronique), une cuisine (ou plutôt un vieux barbecue, des seaux d'eau pour nettoyer la vaisselle empilée ça et là, du bois, des allumettes et des boîtes de conserve vides). Le filet d'eau qui coule non loin d'ici nous permet de nous laver au moins une fois par jour.
C'est là que nous vivons. Loin des hommes. Loin de la folie. Et si proche en même temps. Quelquefois, le soir, il nous arrive d'entendre les bruits lointains de la guerre qui fait rage, à 4 km. Et le lendemain, nous nous levons sous un ciel drapé dans un linceul rouge sang.
Les filles reviennent. Alors nous nous préparons, Aya, Kamar, Nour et moi. On part vers la ville, acheter des provisions avec le peu d'argent qu'on possède. Chacun prend son sac à dos. Chacun s'équipe d'un couteau. On ne sait jamais. Nous laissons Fatima et Murhaf seuls au Campement. Ils nous attendront.
Nous empruntons la route à moitié défoncée par le passage des tanks de l'armée et les explosions d'obus qui mène à la ville. C'est la seconde fois que l'on y va. 5 km à parcourir, à pieds. Deux heures de marche pour y aller. Trois pour en revenir. Environ.
Nous croisons des caravanes de réfugiés en provenance de la capitale. Des attelages de bœufs, des vélos, des tracteurs, des mobylettes qui pétaradent, des voitures. Quel que soit le moyen de transport utilisé, il est plein à craquer de nourriture, matelas, meubles ou objets inutiles. Les hommes conduisent (lorsqu'ils ne sont pas blessés). Les femmes et les enfants suivent en marchant à côté.
Ce sont nos frères, nos sœurs, tous victimes des affrontements. Comme nous. Ils avancent lentement, le regard hagard, vide, les bras branlants, les pieds traînants. Nous les voyons. Eux ne nous regardent pas, nous ignorent. Nous ne sommes rien. Seuls les plus jeunes nous adressent de temps en temps un signe de la main ou du regard. Alors leurs parents les réprimandent par des mots durs ou un coup. La guerre détruit les gens.
Le paysage dans lequel nous évoluons reste le même, kilomètre après kilomètre. Des ruines à perte de vue, des bâtiments noirs, des centaines de corps que l'on déterre et que l'on pleure. Ça et là, des familles entières fouillent les décombres à la recherche d'on ne sait quoi. Partout, des hauts-parleurs éructent des slogans belliqueux à l'encontre des ''insurgés''. Comme s'ils étaient responsables de ces violences.
Enfin, nous arrivons devant les portes de la ville. C'est bourré de soldats. Ils nous toisent d'un air hautain lorsque nous passons devant eux, les yeux baissés, et ne se gênent pas pour lorgner sur Aya et Nour. Kamar les a vus. Nous passons sans faire attention à leurs regards. Je serre les poings. Ils viennent de lancer des propos indécents à Aya. Qu'ils aillent brûler en Enfer !
La place du marché est bondée. Aux effluves provenant des étals de viande se mêlent les senteurs épicées qui nous font éternuer. Partout, les marchands hurlent à la mort dans l'espoir d'attirer des clients. Il règne ici un brouhaha infernal.
Nous achetons tout ce qui peut être conservé longtemps et en aussi grande quantité que nos maigres sous nous le permettent. Nous remplissons seulement deux sacs avant de faire demi-tour et de reprendre le chemin du Campement tout en restant groupés. La ville grouille de patrouilles et les soldats ne m'inspirent pas confiance. Aux autres non plus.
Nous repassons devant les mêmes pervers que tout à l'heure. Cette fois-ci, ils nous apostrophent. Pas nous. Les filles. Nous nous arrêtons. Mieux vaut ne pas plaisanter avec des gens comme eux. Ils s'approchent de Nour et Aya sans nous adresser un seul regard. Et ils leur parlent. La main de Kamar plonge doucement dans la poche de son manteau. Ses doigts rencontrent la lame froide et rassurante du poignard. Ne pas la sortir maintenant. Attendre. Je fais le même mouvement. Les soldats ne nous voient pas.
Nous observons, calmes. Ils discutent. Trop à notre goût. Nous devinons les filles agacées, impatientes. Mais elles jouent le jeu jusqu'au bout. Les gardes sourient, rigolent. Nour nous lance un rapide clin d'œil. Elle propose aux deux militaires de marcher un peu. Ils acceptent. Les idiots !
Elles s'engagent sur une route dépourvue de vie. Nous les suivons, à distance. Ils ne se méfient pas.
Elles marchent pendant un bon quart d'heure. Bientôt, la ville n'est plus qu'un souvenir. Nous atteignons les rochers. On s'arrête.
Soudain, tout va très vite. Les mains du premier soldat plongent sous le T-shirt d'Aya. Aussitôt puni. Il la retire vivement, le poignard de Kamar planté en travers de la gorge, et bascule en arrière, un long filet de sang coulant de son cou, les yeux vides et figés dans une expression d'incompréhension. Le second a vu d'où venait le trait mortel et se précipite vers nous, un M22 pointé dans notre direction.
Deux détonations. Nous nous écroulons, moi touché à l'épaule et Kamar à l'abdomen. Ça fait mal.
Le soldat s'avance encore, son arme toujours pointée. Nouvelle détonation. Un fragment de roche vole juste à côté de mes yeux. Je peux apercevoir dans les siens une fureur sur laquelle je n'arrive pas à mettre de nom. Il réarme. Mais le coup ne part pas. Ses yeux roulent dans leurs orbites et il s'écroule, le crâne fracassé. Aya se tient derrière lui, une pierre nimbée de sang à la main.
Nour s'est précipitée vers son frère. Il ne bouge plus, les deux bras sur son ventre, figé dans une position de douleur. Sous son T-shirt s'élargit lentement une sombre tâche rouge. Je me traîne jusqu'à lui, mon bras gauche immobile, raclant le sol. Nour s'active autour de lui. Elle l'allonge, tente de freiner l'hémorragie en lui posant un garrot de fortune fabriqué en urgence avec sa chemise déjà pleine de sang et lui parle, le rassure. Je pose une main sur son front. Il est brûlant. Mais il vit encore.
Lentement, au prix d'un effort que je devine douloureux pour lui, il ouvre les yeux et me fixe de ses iris marrons. Protège le Clan, me dit-il. Vis. Puis un souffle. Le dernier. Une grande âme venait de rejoindre les cieux.
Nous l'enterrons dignement, avec tous les honneurs que nous lui devons, en ces lieux, ce désert de rochers à quelques pas de la ville où il n'aurait pas dû mourir. C'est injuste. Les soldats méritaient mille fois ce châtiment encore trop beau pour eux. Pas Kamar.
Je pose la dernière pierre sur sa tombe en lui promettant de protéger le Clan comme il avait donné sa vie pour lui.
Au loin, les bombardements reprennent tandis que, haut dans le ciel parsemé de nuages noirs, le soleil se teinte de sang écarlate.

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Gudule
Ecrivain
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MessageSujet: Re: Frères de sang   Lun 2 Juil - 17:06

C'est super, en plus je suis fan de la narration au présent.
Le texte est fluide, à part une phrase qui est un peu lourde :
Citation :
Ils viennent de lancer des propos indécents à Aya.
je verrait mieux Ils lancent des propos indécents, c'est plus naturel.

Compte tu en faire un roman ou une nouvelle ?
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Bakselball

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MessageSujet: Re: Frères de sang   Lun 2 Juil - 21:05

Yes Gudule ! Je suis en ce moment-même en train de l'adapter en roman que je compte bien présenter au concours Gallimard. Content que tu aies aimé Smile je retravaillerai ma phrase
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MessageSujet: Re: Frères de sang   

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