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 Dans les abysses de Neptune

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Renard




MessageSujet: Dans les abysses de Neptune   Dim 25 Aoû - 10:44

Le vaisseau plonge sans retenue aucune vers la planète. Des étendues immenses d’eau salée l’attendent. Dans une gerbe prodigieuse, il frappe la surface d’un océan sans nom.
C’est là, sur le rivage d’une mangrove acide dont les palétuviers forment des barrières d’ombres et d’épines qu’il échoue, couvert de lichens marins bariolés.
Le capitaine Astan sort du vaisseau. Il est le dernier survivant de l’expédition Nova Neptune chargée d’atteindre et d’explorer cette planète nouvellement découverte. Sur Terre, les astronomes étaient formels, il y a de l’eau. Alors que la surpopulation frappe l’humanité comme un fléau horrible et que l’eau, surtout potable, vient à manquer, cette nouvelle fit l’effet d’un miracle. L’espèce humaine allait pouvoir s’implanter ailleurs et guérir enfin des maux qui l’affligent.
Partit dans l’euphorie, l’expédition dériva très vite. Un premier membre d’équipage est retrouvé pendu dans sa chambre alors que le vaisseau n’a même pas quitté la périphérie de la Lune. Puis, à la suite d’une collision avec un météore, alors qu’une sortie pour réparation est organisée, deux techniciens se disputent et déchirent accidentellement leur arrivée d’oxygène. Ils disparurent dans l’espace.
Comme si l’expédition subissait l’effet d’une malédiction, tous les membres d’équipage finirent par périr dans des circonstances souvent tragiques. Lorsque le vaisseau arriva dans l’atmosphère de la planète tant désirée, il ne restait qu’Astan et le médecin. Ce dernier décéda lorsque le vaisseau toucha la surface, opération pendant laquelle il fut fortement endommagé.
C’est donc sur ce rivage inconnu que le capitaine Astan, blessé, fatigué et hagard pose le premier pied d’un être humain.
La mangrove n’offre rien d’autre qu’un marécage étroit et très vite ceinturé par les eaux. Partout, l’océan à perte de vue.
Pourtant, presque sur la ligne d’horizon, Astan aperçoit un léger tourbillon comme des flots qui frappent une côte. Là-bas, il y a peut-être une île, une véritable île avec de la terre ferme et non des sables mouvants. Mais, il lui faut réussir à atteindre ce point.

Dans un ciel sans reflet, le passage des jours ne s’inscrit pas comme sur Terre. Astan ne sut donc pas combien de temps il lui fallut pour extraire la bulle de sauvetage du vaisseau. Pendant ces jours, il survit en mangeant quelques poissons ou ce qui semble comme tel. Certains sont rouges sang, d’autres ont trois yeux, d’autres encore sont des croisements de crustacés et d’octopodidés. Parmi eux, quelques uns ont la saveur du chocolat, de la vanille ou du safran mais la plupart sont fades et remplis d’arrêtes.
Astan finit donc de sortir la bulle de sauvetage. A l’intérieur, il y a tout ce dont un être humain a besoin pour survivre dans l’espace ou sur les océans.
Une fois dedans, il met en route le propulseur thermique et la bulle avance. Assez rapidement, il s’approche du tourbillon. Petit d’abord, celui-ci grandit de plus en plus. Aucune île, aucune terre ferme ne forme l’œil de ce cyclone maritime. Lorsqu’Astan le comprend, la propulsion de la bulle n’est plus assez forte pour faire marche arrière ou plus exactement le maelstrom est trop puissant et attire irrésistiblement la bulle en son centre.
Le tourbillon est un trou dans lequel les eaux plongent vers le fond, vers les espaces benthiques.
Soudain, la bulle est aspirée par le fond. Astan disparaît dans les profondeurs.

Sous la mer, tout n’est que nuit, la lumière ne filtre pas très loin. Bientôt, les yeux de l’infortuné capitaine ne perçoivent plus rien hormis quelques pseudopodes marins, des poulpes lointains et du necton lorsque ces organismes passent devant la bulle de sauvetage dont la lumière faiblit déjà.
Lors de cette interminable glissade, Astan eut bien le loisir de songer sur son sort. Il a échoué, son expédition est un naufrage terrible mais le pire est encore que l’humanité toute entière va être engloutie avec lui. Jamais les Hommes n’auraient la force ni l’énergie de reconstruire un second vaisseau. Sur Terre, la pollution s’était encore accentuée, dans les mégapoles, l’air est irrespirable. Avant son départ, la guerre menaçait déjà pour les quelques ressources naturelles qui subsistaient encore. Des peuples entiers s’étaient exterminés depuis longtemps pour un simple petit point d’eau.
Pourtant, la pensée que l’humanité allait disparaître n’est pas ce qui rendait Astan le plus triste. Non, ce qui lui causait le plus de peine c’est qu’il ne reverrait jamais plus la femme qu’il aime, Mélissandre, qu’il avait laissé là-bas.
Avec la certitude de la mort, il songeait qu’il n’aurait pas dû partir, il lui aurait fallu rester à ses côtés. Mais, le gouvernement avait interdit le mariage pour le peuple afin de limiter la surpopulation ce qui avait surtout contribué à accroître le nombre de naissances clandestines. Pour pouvoir vivre avec celle qu’il aime, il lui fallait une reconnaissance de ce gouvernement, il lui fallait être un héros. Cette expédition était une aubaine pour lui comme pour l’espèce humaine avant de devenir un naufrage. Son destin était depuis lors lié à celui de l’humanité.

Un monstre gigantesque surgit des profondeurs. Deux yeux immenses mais aveugles, des mâchoires semblables à l’acier le plus puissant et un corps long de plusieurs dizaines de mètres. Son instinct primitif l’a fait repérer la bulle de sauvetage. Pour la première fois de sa vie, Astan a peur. Il n’a pas peur de mourir mais il a peur de cette mort là, si horrible dans les profondeurs, oublié de tous et dévoré par une créature étrange et sans nom. Quelle ironie de découvrir une créature nouvelle et d’en être son festin par la même occasion.
Pourtant, il n’est pas dit que cet instant devait être le dernier du capitaine. La créature après avoir donné un léger coup de dent contre la surface de la bulle s’en détourne tout à coup soit que la matière en est trop dure soit qu’elle n’est pas à son goût.
Un bruit proche comme un éboulement de roche semble dire, cependant, qu’il existe une autre raison au départ du monstre. Un autre monstre, plus affreux encore, est là, tapit dans l’obscurité. Le bruit qu’il fait en se levant est proche du séisme. En surface, peut-être provoque-t-il un tsunami mais qui s’en soucie sur cette planète où les rivages semblent ne pas exister ?
Ce nouveau monstre, Astan ne le vit pas. Il en ressentit seulement le passage car sa bulle fit un soudain écart dans le sillage de ce mystérieux kraken. Il n’aurait, sans doute, fait de la bulle qu’une bouchée s’il n’y avait eu une autre proie à proximité, proie certainement plus savoureuse pour lui.

Dans les abysses, tout n’est qu’obscurité, noirceur et désespoir. La vie ne rayonne plus que par un étroit filet de lumière qui va faiblissant. Au creux d’une fosse marine, l’environnement semble comme endormi.
Astan ne distingue plus rien derrière l’écran de sa bulle. Les couleurs et la beauté des choses ont disparu. Dans un état comateux, il plonge au plus loin dans une planète inconnue. Qui se souciera encore de lui, pauvre créature perdue loin de tout ?
Pourtant, au centre du royaume de Poséidon, une faille titanesque s’ouvre sous lui. Comme si le plancher sous-marin ouvre sa porte à ce faible bathyscaphe, subduction étrange. Un tunnel sous les mers, vieux rêve des explorateurs de jadis, un tunnel aux dimensions de cette planète surprenante, un tunnel enfin qui laisse passer l’eau des océans et la bulle d’Astan aspiré comme du plancton, la plus faible des créatures, sans force ni volonté.
Des tunnels marins prodigieux traversent la planète de part en part. L’aspiration de l’eau y est si forte qu’aucune vie ne peut y apparaître. La pression est telle qu’aucune espèce animale n’a jamais survécue à un passage à travers la planète.
Astan allait finit sa vie dans les profondeurs sous-marines. Pendant ce temps, sur Terre, des millions d’être humains allaient mourir la tête tournée vers le ciel dans l’espoir de voir apparaître, au dessus des nuées, le vaisseau grâce auquel ils pourraient survivre encore, sans savoir que ce vaisseau prenait la rouille quelque part dans une lagune, sur une planète lointaine.
Dans les années qui ont précédées son départ, Astan était un homme respecté bien qu’il lui manquât la reconnaissance officielle du gouvernement, reconnaissance nécessaire pour pouvoir épouser Mélissandre. Ingénieur chimiste de formation, il avait choisit volontairement la carrière militaire dans l’artillerie. A vingt-cinq ans, il était déjà lieutenant responsable d’un canon nucléaire. Après une petite année de service, il avait rejoint le commandement général où il n’avait cessé de gravir les échelons. Puis était arrivé l’idée de ce voyage interstellaire.
Une campagne publicitaire très impressionnante avait précédée le départ de l’expédition d’Astan. Sur tous les murs des villes des mégalopoles, des photos des nouveaux héros de l’humanité étaient placardées en format immenses. Il était impossible d’allumer un écran de télévision sans voir le visage de l’un ou l’autre. L’image des sauveurs était présente partout, jusqu’à la nausée. Mais, qui sont-ils vraiment, les sauveurs ? Une troupe de faibles humains qui ont échoué et se sont perdus dans les méandres amers de la mort dès que la surface de la Terre se fut éloignée.
L’Homme n’est-il donc fait que pour vivre sur Terre ? Cette expédition était, dès l’origine entachée du sceau terrible d’une étrange malédiction. Comme si un démiurge lointain, au fond de son trou noir, avait jeté un sort sur l’espèce humaine en la condamnant à vivre les pieds collés à la surface du globe terrestre. Astan, pour avoir le tort de n’y pas croire, allait périr dans les conditions les plus sinistres, châtiment d’un genre nouveau, comme échappé des enfers antiques.
Le tunnel, Styx galactique, semble infini. Astan plonge encore. Les profondeurs n’ont pas de fin. A mesure qu’il s’approche du noyau radioactif de la planète, l’eau devient plus chaude. Maintenant, elle bouillonne déjà. Il risque de finir vaporiser. Il voit que l’épaisseur de la bulle de sauvetage s’amenuise. L’extérieur en est déjà attaqué par la chaleur de l’eau. En outre, les minéraux contenus dans ces profondeurs marines sont corrosifs et attaquent avec vigueur l’intrus. La pression continue aussi à faire son œuvre et comprime la bulle. La fin approche.
Pourtant, à proximité du centre absolu de la planète, dans les obscures profondeurs, Astan vit une lumière. Et dans cette lumière, il y a les yeux de Mélissandre.
En ce moment même, où pouvait être Mélissandre ? Sûrement dans la longue file d’attente, sous une chaleur suffocante, pour avoir droit à sa ration d’eau quotidienne. A moins qu’elle ne soit au travail, dans quelque usine bruyante et sombre. Ou, peut-être, chez elle, à attendre et espérer.
L’humanité, comme Mélissandre, ne vivait plus que dans l’attente, par procuration. L’esprit était partit dans le vaisseau d’Astan. Cet esprit était désormais au fond des océans.
Dans le regard de Mélissandre, Astan reprit courage. Il ne voulait pas mourir. Ses grands yeux verts pâles, les yeux de Mélissandre. Les yeux pleins d’amour et de tendresse, les yeux de Mélissandre comme le fond d’un lac ou le sommet d’une montagne, ces yeux étaient le seul rappel de la vie pour Astan. Comme le carillon d’une église, comme la lumière d’un phare, comme le soleil au matin. Et ces yeux parlent, ils chuchotent à l’oreille du capitaine. Et ils lui disent : « Ne renonce pas. Pour l’être humain. Pour nous. Pour Mélissandre. ». Et c’est pour Mélissandre qu’Astan n’était pas encore mort et s’efforçait de résister contre la torpeur tranquille du sommeil de la mort alors que l’eau commence à s’infiltrer dans la bulle.
Le désastre est désormais trop proche pour pouvoir être évité. L’eau coule maintenant à gros filets dans la bulle qui n’a plus de sauvetage que le nom. L’air se raréfie. Le capitaine tombe à genoux.
Dans le délire qui précède la mort, Astan rêve qu’il retrouve la chaleur des bras de Mélissandre dont les yeux sont toujours posés sur lui et sur le front fatigué de l’humanité.
Il est trop tard.
Alors que le capitaine expire, la force de l’amour de Mélissandre le tire hors de sa bulle. Il sort, exténué, des profondeurs de l’océan et traverse les espaces intergalactiques. L’amour est plus rapide que la lumière. Il peut alors rendre son dernier souffle dans les bras de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer et pour qui il est allé à l’autre bout du cosmos.
Ce beau rêve ne peut empêcher un humain anonyme de disparaître dans les profondeurs apocalyptiques d’une planète inconnue. Sur Terre, Mélissandre peut faiblir, son cœur comme comprimé. Astan n’est plus.
L’humanité est condamnée.

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